ANTHOINE CARACCIOLI, PRINCE DE MELPHES, ÉVÊQUE DE TROYES, DEVENU MINISTRE PROTESTANT DU SAINT ÉVANGILE, PRÊCHE EN 1561- 1563 À BRIE-COMTE-ROBERT

de_Melphes

Jean Anthoine Caraccioli né à Melphes, au royaume de Naples vers 1515, troisième fils du Prince de Melphes, Maréchal de France au service du roi François 1er, fit des études solides et fut destiné par son père à l'état ecclésiastique. Comme souvent dans les familles nobles les deux frères aînés se marièrent pour perpétuer la lignée familiale et le troisième était destinée à une fonction dans l'Église susceptible un jour de soutenir ses frères ou ses neveux dans leurs ambitions comme dans leurs épreuves. Anthoine entre en religion avec passion et choisit d'effectuer une retraite spirituelle prolongée avec les moines de la Sainte-Baume en Provence, puis revenu à Paris en 1537 il choisit les moines Chartreux. Sur l'insistance de son père il change pour un autre ordre monastique à la règle moins sévère.

Marguerite-de-Navarre

D'or au lion d'azur

Moine, Chanoine, Abbé: Il fut reçu religieux de l'abbaye Augustine Saint-Victor à Paris avec l'appui de Marguerite Reine de Navarre (soeur du Roi François 1er) et avancé à la pré-session qu'il fit à la veille de Noël 1538. Il est sous-diacre le 1er mars 1538 et ordonné prêtre le 5 avril par le cardinal Jean du Bellay qui deviendra son ami. Le 8 avril, il célébre sa première messe. La reine Marguerite de Navarre lui prépare la place de l'Abbé Jean Bordier pour quand viendra le temps de sa succession. Un couvent, une école théologique et une bibliothèque riche en vieux manuscrits dépendaient de l'Abbaye Saint-Victor située dans le triangle actuel formé par les rues de Jussieu, Cuvier et Linné laquelle s'appelait autrefois rue Saint-Victor et commençait juste après la porte Saint-Victor, qui permettait de sortir de l'enceinte fortifiée du Paris de l'époque.

abbaye-saint-victor-1572

La Faculté de Jussieu est en partie construite à l'emplacement de ses jardins. Le jeune Anthoine fut Chanoine régulier de Saint-Victor, le roi l'y nomma en 1541 et en même temps lui accorda des lettres d'économat. Le Père Bordier étant mort le 16 novembre 1543, le jeune Anthoine fut nommé abbé de Saint-Victor par le roi François Ier et il fut béni par Charles Boucher, évêque de Mégara et Abbé de Saint-Magloires. Ce fut le dernier Chanoine régulier de Saint-Victor car en conflit avec d'autres chanoines mécontents de sa nomination si jeune et obtenue par grâce royale.  Pierre d'Albiac et Charles de Mailly chanoines de Saint-Victor avant lui voulurent le déconsidérer avant sa nomination effective et lui prétèrent des moeurs dissolues, ce qui ne correspond pas au témoignage de François Habert qui admire ce jeune abbé attaché à la réformation de l'abbaye. Ses opposants, nombreux parmi les autres chanoines étaient par ailleurs zélateurs de la théologie du salut par les oeuvres (réforme hollandaise), alors qu'Antoine défendait le salut par la foi en Christ. L'Abbé Bordier n'était pas étranger à cette fronde, car il avait résigné son abbatiat en faveur du prieur Robert Berthe, puis du Cardinal Charles de Bourbon; ce qui obligea Anthoine à faire casser en justice ces résignations contraires à la volonté royale.
C'est à cette époque, en 1544, qu'il écrit et publie chez l'imprimeur parisien Simon des Collines son premier ouvrage connu: Le Mirouer de la vraye religion. Il s'agit d'un travail sur la réforme monastique." L'état d'un vrai religieux ne consiste pas aux cérémonies extérieures mais plutôt en la pureté du coeur."
Anthoine demande en aout 1545 la séparation des bâtiments et des revenus de ce qui dependait du couvent et de ce qui appartenait à l'abbaye. Le pape Paul III approuve un réglement  en conséquence et l'institution d'un prieur-vicaire élu par les chanoines. Ce qui fut réalisé en juin 1547. Il fut ainsi le premier abbé commendataire de Saint-Victor mais ne pouvant se résoudre à cette situation qui l'éloigne du monastère, il va chercher à mieux s'employer ailleurs. Déja en 1544 il avait été prévu par François 1er qu'il devienne évêque de Saint-Jean de Maurienne car son père le Prince de Melphi était son Lieutenant-général en Piémont. Mais le pape Paul III ne confirme pas cette nomination. Le pontife avait en effet un autre candidat depuis juillet 1544 et Henri II en 1549 finit par renoncer à ce projet de son royal père. D'où l'idée venue à Anthoine d'échanger l'abbatiat de Saint-Victor contre un évêché à sa mesure. Anthoine se fit connaitre comme un excellent prédicateur aux idées éclairées.
Évêque et négociateur du roi:  Antoine au début de 1550, et avec le soutien de la Couronne de France a trouvé  une solution: permuter son abbatiat avec l'évêché de Troyes que Louis II de Lorraine lui résigne. Mais ce projet semble compromis car une accusation en hérésie  est dirigée contre Anthoine. Le cardinal Francesco Sfondatri le dénonce le 3 juillet 1550 devant l'inquisition romaine. Le cardinal Jean du Bellay qui le connait bien puisqu'il l'a ordonné prêtre il y a douze ans va le défendre, de même le cardinal Jean-Pierre Caraffa, auquel sa famille est apparentée. Le 21 février 1551 l'Inquisition conclut à l'innocence d'Anthoine et sa nomination comme évêque de Troyes est acquise le 5 octobre. Il fut sacré le dimanche 15 novembre; le roi Henri II avait demandé que sa longue barbe ne soit pas coupée à cette occasion car il avait besoin de lui pour des contacts avec une "puissance étrangère".
Le 13 décembre 1551  il fit son entrée dans la ville de Troyes selon la pompe d'usage, porté par les quatre barons du pays, depuis l'église Notre Dame aux Nonains jusqu'à la grande église cathédrale St-Pierre où quelques temps après "il se rendit admirable" par ses prédications.
Anthoine fréquentait les protestants de Troyes lesquels se retrouvaient entre eux mais n'avaient pas encore d'église dans la ville, certains écoutaient ses prêches. Anthoine voulait réformer l'Église catholique de l'intérieur et cela commença à se sentir dans ses prédications sur le salut par grâce. Il prêcha aussi les réformes selon les recommandations royales adressées en février par lettre à tous les évêques. Ceux-ci sont aussi invités à résider dans leurs diocèses. Certains des prêtres de son diocèse et notamment le chapitre cathédral de Troyes le dénoncent pour hérésie auprès de l'évêque de Sens dont il dépend. Il va préférer se retracter sur les seuls propos qui ont motivé son accusation. Il s'éxécute le dimanche 21 février 1552 devant le portail de l'église paroissiale Saint-Jean, au grand regret des protestants présents qui attendaient plus de courage. Il prêche moins, mais reste actif à Troyes et fait la dédicace de Notre Dame du Près le 14 février 1554. Les protestants de Troyes sont desservis entre 1550 et 1557 par le pasteur Michel Poncelet venu de Meaux et anciennement cardeur de laine, mais au dire de Théodore de Bèze: "Homme merveilleusement bien versé ès saintes lettres, doué d'une fort bonne grâce, accompagné de zèle et de la vraie science, lequel à la requète de quelques gens de bien de la ville de Troyes reçeut la charge de les enseigner, jusqu'à ce que autrement y fut pourvu. Et alors commencèrent les petites assemblées, maintenant en une maison, maintenant en l'autre."

Paul-IV-Audience

Ni Rome, ni Genève:  Anthoine voulut faire reconnaître ses idées de réforme à Rome, il pensait aussi qu'un titre de Cardinal pouvait permettre de mieux faire prendre en considération ses idées de réforme et de rapprochement entre les deux confessions chrétiennes. Il sait que le roi de France veut que ses sujets vivent en paix quelquesoit leur conscience. En mai 1555 son parent le cardinal Jean-Pierre Caraffa avait été élu pape sous le nom de Paul IV. Mais ils ne s'entendent pas.  
Ci-contre une audience de Paul IV au Saint-Siège.
Anthoine était arrivé à Rome en octobre, mais ne fait pas partie de la liste des nouveaux cardinaux décidée en décembre. Il est déçu mais va chercher à mieux se faire comprendre de la curie romaine et profite de l'hospitalté de son ami le Cardinal Jean du Bellay. Il fait la connaissance du poète Joachim du Bellay son neveu. Le Pape le nomme dans la commission chargée de la réforme concernant la simonie ( acquisition de biens spirituels par de l'argent) et lui confie des missions relationnelles avec le roi de France Henri II, notamment en novembre 1556. Mais il n'est toujours pas nommé cardinal en mars 1557 après presque deux ans de vie à Rome. Paul IV luttait farouchement contre les hérétiques de tous bords qu'il pourchassait violemment; on lui prête ce mot: « Même si mon propre père était un hérétique, je ramasserais le bois pour ériger son bûcher ». Anthoine comprend que Rome se figeait dans une Tradition stérile au lieu de donner plus de place à l'Évangile. Ce qu'il n'avait pas réussi de faire admettre à Rome il allait le mettre en pratique dans son diocèse. 
Quittant Rome, il s'en alla à Genève en passant par Zurich pour rencontrer en mai 1557 le réformateur protestant Henri Bullinger, successeur de Ulrich Zwingli. Bullinger rend compte de cette visite à Calvin en écrivant: "L'évêque de Troyes, le Prince de Melfi est arrivé de Rome; c'est un homme, autant qu'on puisse en juger par ses propos, qui n'est pas étranger à notre religion. Que Dieu lui donne le courage d'oser quelquefois ce qu'il sait devoir faire."  Cette lettre le précède de quelques jours à Genève, car deux semaines plus tard Anthoine rencontra Jean Calvin et Théodore de Bèze. Il fut bien accueilli même s'il s'était présenté avec ses habits en soie mauve et son bonnet à quatre cornes d'évêque. Il laisse les réformateurs protestants perplexes, car il montre qu'il défend des positions théologiques proches du protestantisme mais qu'il veut rester évêque catholique. Choisir entre catholicisme ou protestantisme, Rome ou Genève n'est pas dans sa logique, pour Anthoine on peut être catholique et protestant à la fois. C'est ce qu'il veut démontrer par l'exemple, pour lui et dans son diocèse.
Pour les réformateurs protestants il n'a pas tiré toutes les conséquences du salut par grâce, puisqu'il n'aborde pas et ne remet pas en cause la réitération du sacrifice de la messe, alors que le sacrifice de Jésus est unique et suffisant. Ils le perçoivent comme aussi hésitant et prudent que Nicodème devant Jésus.(Evangile de Jean ch.3)
Anthoine continue à écrire et à prêcher, on a de lui une Lettre du 14 juillet 1559 à Cornelio Musso, évêque de Bitonte, pour la justification du comte Montgommery, sur ce qu'il avait eu le malheur de blesser à mort Henri II, roi de France. Le monarque est mort des suites d'une grave blessure lors d'un tournoi de chevalerie organisé aux Tournelles à Paris où fatigué après plusieurs combats et oubliant de se protéger de son bouclier il avait reçu la lance de Montgommery en pleine tête. 

Tournoi-Henri-II-1559-F-Hogenberg

S'efforçant de rester au-dessus des clans et des partis, le chancelier Michel de l'Hospital et la reine régente Catherine de Médicis organisent le colloque de Poissy pour tenter de concilier les points de vue des catholiques et protestants français. Anthoine fait partie des évêques participants à l'invitation de Catherine de Médicis et du Chancelier.  Ce fut un échec car à la fin de ces échanges en octobre 1561 aucun compromis n'avait été trouvé. Cependant Michel de L'Hospital va jetter les bases du parti des "politiques" qui réunit les catholiques et protestants modérés et sépare le rôle de l'Etat des appartenances confessionnelles. C'était un premier pas vers la laïcité de l'Etat, même si ce concept n'était pas employé à l'époque.
A l'occasion du colloque, Anthoine avait pris la parole sur la question de la simonie et s'était fait apprécier positivement par Théodore de Bèze. En fait il avait osé dire que prêtres et évêques étaient au même niveau dans l'économie du salut et cela n'avait pas du tout plu dans son camp. Théodore de Béze  écrivit à Calvin que

Pierre-Martyr-Vermigli"nul ne fut plus courageux que l'évêque de Troyes".

Au retour du colloque, Anthoine reçut à Troyes la visite de Pierre-Martyr Vermigli, théologien protestant devenu professeur d'hébreu à Zurich, qui avait participé au Colloque et qui en plus partageait plusieurs points communs avec Anthoine. D'origine italienne comme lui, il avait été fait prêtre et chanoine comme lui d'un couvent de moines Augustin comme lui. Le contact fut plutôt positif et Pierre-Martyr plaida pour qu'Anthoine soit bien accueilli dans sa demande d'être élu ministre du saint Évangile.
L'Évêque de Troyes devient protestant tout en restant catholique
Aux côtés de la Couronne de France, Anthoine participe à la prolongation en petit comité du colloque de Poissy, il fait partie du groupe des six évêques choisis par Catherine de Médicis pour pacifier la question religieuse en France avec les représentants des protestants. Cela aboutira à l'édit de janvier 1562 qui interdit l'exercice du culte protestant dans les villes, mais l'autorise dans les faubourgs, ce qui revient à reconnaître la liberté d'adhérer à la Réforme protestante. "Même l'excommunié ne cesse pas d'être citoyen" déclare Michel de l'Hôpital. Cependant, le chancelier va se heurter à l'opposition de certains parlements de Province sous influence catholique, qui n'enregistreront l'édit que de mauvaise grâce.
Croyant avoir conservé la sympathie de Catherine de Médicis, Anthoine cherche à savoir si elle accepterait qu'il prenne pour son diocèse un vicaire qui s'occuperait des questions spirituelles. Cela lui éviterait de s'exposer à être jugé pour hérésie, tout en lui permettant de conserver l'influence et le revenu que lui donne la fonction d'évêque de Troyes. Mais voyant que la reine semble vouloir comprendre qu'il ne veut plus être évêque, il ne poursuit pas cette idée.
Au niveau de son diocèse, dès son retour de Poissy, Anthoine invite les anciens de l'Église protestante de Troyes qui est constituée en consistoire et servie par plusieurs pasteurs. Il demande à être  reçu et admis ministre du saint évangile. La majorité des anciens y est favorable, mais il y a aussi des opposants en particulier le pasteur Pierre Leroy. Les vieux troyens qui ne sont pas allés à Genève sont sensibles positivement à sa démarche, les pasteurs formés à Genève s'y opposent. Bien qu'il ait la majorité des voix pour lui on suggère de demander l'avis des pasteurs français qui doivent se réunir à Saint-Germain en Laye. C'est une habilité des opposants pour retarder l'application de la décision.
En fait Anthoine veut rester l'évêque de Troyes, il conserve l'essentiel de la foi catholique et prétend satisfaire les protestants en leur prêchant ce qu'ils trouvent important, la gratuité du salut. Il est évêque et ses prêtres lui doivent obéissance. Il entend aussi que les trois pasteurs de Troyes se soumettent à l'évêque qu'il conçoit plus comme une fonction à caractère politique, puisqu'il a été nommé par le roi. Il prêche le 26 novembre 1561 à l'évêché devant les représentants des deux religions, mais cela ne plait pas au clergé catholique de Troyes qui obtient dès le 30 novembre qu'une enquête soit ouverte à l'encontre de l'évêque de Troyes pour "propos schismatiques, hérétiques et blasphématoires contre l'honneur de Dieu, des saints et du Saint-Siège Apostolique."
Anthoine adressa une lettre destinée aux chrétiens du diocèse de Troyes qui comme lui voulaient rester dans l'Église catholique tout en la réformant. C'est une lettre où il se présente à la fois comme évêque catholique et ministre réformé: " Antoine, évêque et ministre du saint Évangile, à l'Église de Dieu qui est à Troyes, et aux fidèles en Jésus-Christ." Cette adresse, en tête de sa lettre résume sa position, mais quelques semaines plus tard et avant la fin de l'année il sera démis de son épiscopat. 
La municipalité catholique de Troyes, avait fait croire aux représentants du pouvoir royal qu'une émeute menaçait d'éclater à Troyes du fait de l'évêque Caraccioli. Catherine de Médicis, la reine mère et Michel de l'Hospital prennent peur en recevant cette fausse information et " lachent" Anthoine. Informé le 11 décembre, le pouvoir royal fait savoir à Anthoine qu'il doit démissionner. Anthoine y est contraint avant la fin du mois de décembre. C'est une immense déception pour lui qui s'était mis au service des rois de France en devenant évêque. Il quitta ses ornements pontificaux mais continue à s'accrocher au double titre d'évêque et de ministre. 
En janvier 1562 il ne représente plus rien d'officiel à Troyes, Le massacre de Wassy en mars ( génocide de toutes les familles protestantes de plusieurs villages réunis à Wassy par le duc de Guise) fut suivi de la première bataille importante à Dreux le 19 décembre où le premier affrontement des armées catholiques et protestantes fait 8000 morts. Anthoine publie :  "Oraison à Notre Seigneur, pour impétrer secours en la Calamité présente." 
Certains catholiques qui lui étaient particulièrement hostiles prétendirent qu'il s'était marié, comme les pasteurs hérétiques. Mais il s'agit d'une rumeur malveillante car personne n'a jamais su à qui il se serait marié. 
C'est à cette époque qu'Anthoine se rapproche des pasteurs de l'Orléanais et des chrétiens de Brie-Comte-Robert. Il a des attaches familiales dans ces deux régions: au château de Brie-Comte-Robert d'un côté, à Chateauneuf-sur-Loire à 5 lieues d'Orléans de l'autre.   
En 1562 à Orléans, il a le projet de prêcher car il a été élu ministre par les protestants de Troyes, mais il s'attire assez vite l'opposition des pasteurs d'Orléans en raison de ce qu'il a dit en chaire du baptême. Il ne peut plus prêcher à Orléans où il s'accroche sévèrement avec Théodore de Bèze qui lui demande de mieux étudier avant de prêcher.  Après cet incident à Orléans, il choisit d'aller s'installer à Brie Comte Robert.
Brie-Comte-Robert: Anthoine est accueilli dans cette ville importante de la Brie par des chrétiens qui connaissent les Évangiles et les Psaumes traduits en français depuis le Cénacle de Meaux et qui ensuite furent visités clandestinement par des prédicateurs protestants. Entre 1550 et 1556, les protestants de Brie-Comte-Robert n'ont pas la vie facile. C'est une époque où des familles émigrent hors du royaume de France pour trouver un pays paisible où vivre selon la religion de leur conscience.. Plusieurs figurent sur la liste des familles accueillies à Genève. Anthoine contribue au développement de l'Église réformée locale. Il était logé au château dont une de ses soeurs, Suzanne, épouse de Jean François d'Acquaviva, duc d'Atry avait la jouissance.

Chateau-Caraccioli 

Le chateau de Brie-Comte-Robert dépourvu de ses toitures et laissant voir le clocher de l'église Saint-Etienne proche.

Les protestants avaient tenu quelques assemblées publiques à Brie-Comte-Robert, ce qui avait entraîné des troubles en 1561. Une violente sédition eut lieu le 21 avril et le prêvot de la ville PILLOUST fut ajourné au Parlement de Paris pour avoir mal géré la situation. Il lui fut fait défense de continuer à remplir ses fonctions. En 1562 par ordonnance du Roi, la ville fut placée au rang de celles où l'exercice de la religion nouvelle était permis à condition que l'assemblée ne se réunisse pas dans une maison du centre ville, mais dans un local situé dans les faubougs à l'extérieur des remparts, "pour contenir le peuple en repos et tranquilié, faire librement leurs presches sans aucun empêchement et prier". 
Les protestants se réunissaient déjà à l'extérieur de la ville de Brie-Comte-Robert, chez des particuliers au chateau de Forcilles dépendant de la famille du Moulin de Servon. Anthoine intervient pour la construction du premier lieu de culte protestant de Brie-Comte-Robert, qu'il n'appelait pas "temple" mais "église", d'après Claude Haton, curé de Le Mériot, paroisse près de Provins. Celui-ci dans ses Mémoires  de 1553 à 1582 donne à cette construction par dérision le nom de "synagogue". Nous ne savons rien de précis sur l'architecture de ce premier lieu de culte, cependant l'appelation de "Synagogue" nous incite à penser qu'il s'agissait d'un temple de forme arrondie ( à l'intérieur sinon aussi à l'extérieur) comme les protestants en avaient construit ailleurs. L'architecture  de ces temples supprimait, chapelles, statues et chemin de croix et était étudiée pour que toute l'assemblée puisse bien entendre la lecture de la Bible et voir le prédicateur.  Le temple de Brie avait probablement une forme ronde, octogonale ou dodécagonale, comme ceux de Lyon ou de Rouen (construit dans le faubourg de Quévilly). Cette forme arrondie ou à 12 côtés comme les douze tribus d'Israel et les 12 disciples du Christ avait probablement induit l'appelation de synagogue par les catholiques du parti des Guise, d'autant que les Tables des Dix commandements étaient probablement peintes sur les murs et qu'une grosse Bible apparaissait en bonne place devant la chaire. 

Quevilly-coupeQuevilly-rdc  Plans et coupe du premier temple de Rouen-Quevilly - Le temple de Brie-Comte-Robert pouvait former une surface ronde mais beaucoup plus petite. Il a probablement été démoli et rasé en 1586 par les troupes lorraines du Duc de Mayenne ou même avant..Il se trouvait rue des Tanneries, une rue légèrement à l'écart des remparts de la ville. Le docteur Goulard la situe dans une maison qui se trouvait au n°5 et qu'on appelait "Le prêche".

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C'est à Brie-Comte-Robert  qu'Anthoine Caraccioli exercera réellement le ministère de prédicateur du saint évangile. C'est de là qu'il cherchera en février 1563 à renouer avec les pasteurs d'Orléans et Théodore de Bèze. C'est aussi de là qu'il sera chassé après son procés en hérésie par l'inquisition romaine. 
Anthoine écrit à la fin de février 1563 aux pasteurs et ministres protestants de l'Orléanais qu'il connaissait bien depuis le printemps 1562, mais avec qui il avait rompu sur la question du baptême.  Il veut renouer le contact, les assurer de sa fidélité à l'Évangile et demande leur conseil. Quelques extraits de sa lettre montrent ses dispositions à cette époque.
".... au temps de la grande adversité où je devais exposer hardiement ma vie et montrer une confiance invncible, je montrai au contraire une défiance et une pusillanimité, abandonnant le saint troupeau de Dieu, pour chercher mon particulier repos et assurance, et même en estant  admonesté par mon très cher et honorable frère Théodore de Bèze, rejettant ses correctons, j'en eus paroles picquantes avec lui, ce que le Seigneur mon Dieu m'a fait si bien connaître, que mes yeux sont devenus ruisseaux de larmes, et ma poitrine une oficine de soupirs, et mon coeur est couvert d'une épaisse buée, et d'ung voile de honte, de façon que ne pouvant autrement remédier à cette faute, j'ai demandé pardon à Dieu et à son Église pour laquelle je promets et proteste devant sa sainte Majesté être prêt d'exposer ma vie en toutes occasions et réparer par toutes voyes et manières à moy possibles la faulte passée, vous assurant en son saint nom, mes frères, que le Seigneur m'a fait la grâce de me communiquer son Saint Esprit, me faisant goûter le fruit et génération, et réconciliation de vie par quoy je vous prie de nouveau, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, que vous acceptiez et ayez pour agréables ma repentance et ma conversion, et vous conformer au vouloir de Dieu, n'estant point immonde ce qu'il a nettoyé, et ayant souvenance que les saincts Anges, font plus de joie d'un pêcheur faisant pénitence que de quatre vingt dix neuf justes qui n'ont point mené de repentance et que nous sommes tous vassaux infirmes tels qu'il n'y en aurayt pas ug debout si le Seigneur ne l'avait affermi."
" Toutefois, si mes larmes, la parfaite douleur et la réparation de ma vie ne vous contente et apaise, et qu'il vous semble que je mérite autre punition pour le scandale que je puis avoir donné en la Sainte Église de Dieu, laquelle j'étais et je suis tenu d'édifier et de consoler, je ne refuse point d'endurer et souffrir toute punition et  correction qui me sera par icelle ordonné, me soubmettant à sa sévérité et discipline, comme l'enfant légitime à l'autorité de sa mère. Au demeurant, mes frères et pères, je vous supplie obtenir pour moi la fraternité, réconciliation de mon très honorable frère Théodore de Bèze auquel je demande humblement pardon."
"La lumière de Dieu, son bras et sa puissance vous déffende, et sa grace soit de plus en plus multipliée en Jésus-Christ, notre Seigneur, par la vertu et communication de ses grâces.
De Brie-Comte-Robert, ce 26 février 1563,
Votre très humble et obéissant frère en Jésus-Christ notre Seigneur.
Anthoine de Caraccioli, prince de Melphes.
C'est en effet en avril 1563 qu'il sera assigné à comparaitre comme six autres évêques démis de leur diocèse; c'est en mai qu'il protestera de sa bonne foi catholique auprès du nonce Prospero Santa Croce et en décembre qu'il sera déclaré hérétique puis contraint de quitter Brie Comte Robert après la semaine pascale de 1664 et sous la menace des partisans des Guise puissament armés.
Après qu'il fut jugé hérétique par Rome, les partisans des Guise viendront avec des armes depuis Paris jusqu'à Brie-Comte-Robert pour exiger sa vie. Seule la fuite le sauva de la mort.. En 1564, l'autorisation d'avoir un culte à l'extérieur des remparts fut supprimée tant pour Brie-Comte-Robert que pour toutes les villes qui avaient été bénéficiaires de l'édit de 1562, en effet le pouvoir royal affaibli était incapable de mettre en place une police faisant respecter la paix.
Anthoine partit de Brie sous la contrainte et se réfugia à Chateauneuf-sur-Loire  dont son autre soeur Coralie disposait d'un château offert par François 1er à leur père et sa famille. Anthoine en fit le lieu de sa retraite restant en contact avec les pasteurs de la Ville d'Orléans.
Il garde aussi des liens avec les protestants de l'Église réformée de Troyes avec lesquels il se rapproche en 1565.
Il continua à étudier et à écrire. On a de lui une ode pour un enfant, imprimée en 1568: Genethliaque sur la naissance de Monsieur le Comte de Soissons, fils de Mr le Prince de Condé Louis de Bourbon et Françoise d'Orléans. imprimé à Paris chez Mammert Patissan.
C'est à Chateauneuf-sur-Loire qu'Anthoine est mort. Il serait mort assisté du vieux pasteur Matthieu Béroald, qui avait été précepteur d'Agrippa d'Aubigné: "après avoir fait une fort belle et ample confession de sa foi et reconnaissance de ses fautes passées et d'icelles requis pardon à Dieu, il passa de ceste vie en l'autre la nuict du mardy vingtneuvieme du moys d'aoust 1570."
Anthoine avait eu une vie riche, bien remplie, mais semée d'échecs. Il croyait qu'une réforme interne de l'Église catholique allait permettre aux protestants d'y être accueillis ou au moins d'obtenir une co-existence. Il avait échoué dans son projet de pacifier le Royaume de France en réconciliant catholiques et protestants français. Le temps de l'oecuménisme n'était pas encore arrivé.

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Bibliographie:

Thierry Wanegffelen - Face aux confessions, l'impossible existence ? Antonio Caracciolo et son echec troyen. 1995

Joseph Roserot de Melin - Antonio Caracciolo, évêque de Troyes (1515?-1570) - Paris 1923

Nicolas Pithou (Avocat) - Histoire ecclésiastique de l'Église réformée de Troyes BF Fonds Dupuy 1698

M. Mousseaux - La Brie protestante- Ed 1967, réédition de 1998 - Presses du Village;

Mémoires de Claude Haton - 1553-1582 - Tome 1 - publié par Felix Bourquelot -1857 - Imprimerie impériale

Pierre Bayle Dictionnaire historique et critique, Tome 4, édition de 1820.

Voir aussi:La Croix du Maine, De Thou, Sainte-Marthe, Camuzat.